Manifester le fragile – Pierre Lefebvre

De guingois

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J’ai toujours été maladroit. Sans entrer dans les détails, juste apprendre à nouer mes lacets ou à faire du bicycle a été laborieux, pour tout dire, même arriver à orthographier comme il faut mon nom de famille s’est avéré un vrai calvaire. L’essentiel des apprentissages supposés faire de moi un homme, un citoyen, un employé, se sont tous déroulés de la même manière, en hoquetant, en titubant, en bégayant.

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Est-ce là la raison pour laquelle la littérature est un lieu où je me sens comme un poisson dans l’eau? J’aime le penser. Il y a dans chaque roman, poème, essai, journal, nouvelle, un aspect difficile à cerner qui le rapproche du décalage, de la discordance, de l’eau, de la nuit. Il y a aussi dans la littérature une affaire (je ne sais pas dire mieux) qui évoque à la fois l’empotement du corps plongé dans le sommeil et la soudaine plasticité de l’esprit qui semble en découler et dont la raison ne sait que faire.
Mrs Dalloway de Virginia Woolf, Le parti pris des choses de Francis Ponge me laissent ainsi entendre combien l’inaptitude ou l’angoisse peuvent s’avérer, comme n’importe quoi d’autre, une porte d’entrée, une ouverture, une meurtrière pour accéder au monde, c’est-à-dire à ce qui sans cesse échappe. D’ailleurs, je me dis que c’est au fond dans ce qui n’arrête pas de s’effilocher, de s’effriter, de ne pas tenir ni debout ni couché, que réside, s’il en est un, l’universel et non dans la Raison avec un vrai grand R où l’Occident s’est bêtement contenté de le loger, rendant du coup suspect, si ce n’est pervers puis inhumain, ce que la raison ne sait ni embrasser ni contenir.
Comme le dit Céline Minard : « Un texte littéraire ne se tient pas comme un raisonnement, il est déhanché, c’est son chic et sa structure, on ne peut pas le réduire en calculs de valeurs, il devrait s’effondrer et pourtant il tient ! »

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Je pourrais dire la même chose de moi. Je devrais m’effondrer mais je tiens. Enfin, un peu. Mon incapacité à aborder virilement le monde par la main et l’outil – marteau, équerre, égoïne, poinçon, tableau Excel, j’arrête ici – m’en semble une preuve parmi d’autres. Ou alors je me méprends et cette incapacité-là ne fait qu’amplifier ma perception de ce qui est bancal en moi, les doigts d’abord, mais très vite également la bouche, la langue, le corps en entier, le soliloque surtout, entre ritournelle et sécrétion, qui en émane et l’accompagne le long du jour, le long de la nuit, tout ça donc, le palpable comme l’impalpable, jamais tout à fait dans le bon angle au bon moment sauf dans la solitude du livre ou du travail d’écriture.
En même temps, ce n’est pas comme si la littérature me permettait de coïncider avec moi ou le monde. Cela dit, contrairement, à l’espace médiatique, et plus précisément en fait au cadre politique, économique et social dans lequel je me démène, La promenade de Robert Walser, le Molloy de Samuel Beckett, reconnaissent ma stupeur d’être en vie.
C’est d’ailleurs ce qui du monde contemporain s’avère, peut-être bien, le plus effarant. Aucun espace, aucun lieu, ne nous permettent plus, collectivement, j’oserais même dire politiquement, d’éprouver notre étonnement, notre vertige d’être là.

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David Foster Wallace parle ainsi de la capacité de la littérature à rompre la solitude. Je le paraphrase, mais en gros, Wallace distingue deux types de texte. Ceux capables de nous faire oublier que nous nous trouvons assis dans un fauteuil en train de lire et les autres, ceux qui, le temps d’un éclat, nous permettre de ne plus être seul, ni intellectuellement, ni émotionnellement, ni spirituellement. Wallace dit que dans ce temps-là il se sens human and unalone, humain et désesseulé. Il dit que dans la fiction et la poésie, il se trouve en conversation profonde avec une autre conscience d’une manière qui ne se produit pas avec les autres arts.

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Je me demande des fois si ce n’est pas la nature de la langue qui se trouve à l’origine du sentiment de Foster Wallace. La langue, c’est ce qui la rend si épeurante, est tout à la fois commune et intime. À travers elle, la frontière entre ce qui relève de moi, du mien, et ce qui relève de tout, de tous, s’avère assez floue, pour ne pas dire fantomatique. Au moment où ce qui, en nous, l’intime, le friable, l’innommable, comme le disait l’autre, se met à coïncider avec des mots, une grammaire, et donc aussi avec le parcours historique, contingent, ayant donné à ces mots et cette grammaire-là la forme qu’on leur connaît, un point de contact, ou peut-être même une rencontre, entre nous et l’humanité dans sa durée, se met en place.
Parler, lire, écrire, écouter, c’est toujours activer un héritage, le conquérir comme le disait Malraux, c’est nécessairement s’inscrire, tantôt par le biais de la fidélité, tantôt par celui de la trahison, dans le cours d’une lignée remontant, si ça se trouve, aux grognements et aux fascinations muettes. C’est être, quand on se trouve dans l’œil du cyclone – c’est à dire dans le vertige d’être soi, dans la terreur de son propre récit jamais, peu importe la façon, formulé comme il faut – human and unalone.
Avant de nous permettre de dire quoi que ce soi, le langage nous dit combien nous sommes liés et reliés à un innombrable, à un impalpable se situant au-delà comme en deçà de nous. Évidemment, ânonner à longueurs de journées des Passe-moi le sel, des Le cours du Nasdaq continue de grimper, des Les politiciens, c’est simple, ils rient de nous autres, ne nous donnent à peu près jamais l’occasion de ressentir ces liens-là.
La littérature nous les rappelle.

6

Lire Montaigne, lire Michon, c’est se retrouver dans une langue, un vocabulaire, une grammaire hors du discours justifiant, normalisant, adoubant l’ordre, politique, économique, psychologique, esthétique et éthique des choses, instauré (il va sans dire, je le dis quand même) par les puissants, c’est-à-dire ceux qui possédent les moyens d’imposer leur représentation tristement univoque du monde et de la faire passer pour le réel lui-même. Or, comme nous le dis Jean-Pierre Siméon : Le réel est illimité. Rien, ni un caillou, ni un visage, ni un geste, n’est monosémique, alors que tout dans la société veut nous faire croire que ça l’est. Ce qu’on nous dit, c’est : un geste = un sens; un regard= un sens; un visage = un sens; un voile = un sens; vous voyez ce que je veux dire…

7

Je ne tente pas ici de sacraliser la littérature ou d’en faire une manière de gris-gris à même de nous arracher à l’horreur que nous ne cessons, collectivement, de sécréter. Depuis le temps qu’elle existe, si la littérature et, disons également les arts, tous les arts, avaient la capacité de métamorphoser le monde vers tangiblement moins d’abjection, ça se saurait.
Cela dit, la ramener au raz des pâquerettes et en faire, comme le braient la plupart des gestionnaires de nos officines culturelles, tantôt une voie royale menant au bon port de l’identité, de la citoyenneté, de l’ouverture à l’autre, de la civilité et de la tolérance, tantôt un secteur économique dynamique fournissant emplois et occasions d’affaires aux imprimeurs, gestionnaires de site Web, éditeurs, libraires, profs de cégeps et réviseurs et graphistes, etc., etc., etc., m’apparaît d’une tristesse comme d’une mesquinerie sans nom.

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Un texte littéraire est un moment de désordre. De déséquilibre. C’est une interruption, petite ou vaste, de la façon dont la vie est supposée aller. D’une certaine manière, la littérature est à mettre dans le même sac que la rencontre amoureuse, que la rupture amoureuse, que le désordre social, la guerre, la catastrophe, la jouissance, la maladie et la mort. C’est de ça, mais sur un autre mode, qu’elle relève, et c’est ça qu’elle nous révèle aussi. La littérature est de l’ordre de ce qui ne se maîtrise pas, même mal, de l’ordre de ce qui traverse, nous traverse, nous transforme, et souvent sans l’accord ni de la raison, ni de la volonté. La littérature rend compte de la perte de contrôle, tantôt terriblement intime, tantôt essentiellement politique, tantôt mélange plus ou moins harmonieux des deux, qui risque toujours d’arriver. À cette perte-là, elle donne une forme, et pas pour la fixer, l’assujettir, l’arrêter, non, pour la reconnaître. La littérature nous donne ainsi des assises nous permettant d’envisager qu’un événement en nous, hors nous, quelque part entre les deux, a bien eu lieu.
Mais plus sobrement, plus humblement surtout, elle aide à faire sens, de façon bien sûr immanente, et fugace et fragile, et friable, de tout ce que nous éprouvons du simple fait d’être au monde.
Et ça, c’est immense.