Toi, le gros

Toi, le gros

i 9 mai 2015 Pas de commentaires par

PAR STEVE LAPLANTE

Texte lu lors de la soirée de clôture du 14e Festival du Jamais Lu, (Y) tenir.

Toi Le gros,

À toi que je parle,

Toi le coach de ski qui a trop de power sur tes athlètes

Toi l’étudiant en médecine dentaire ou le médecin qui a accès au chloroforme

Toi le dush qui travaille s’a construction

Toi le pervers du Dairy Queen qui a de la crème glacée su’l’bord de la bouch

Toi le gars ordinaire qui chire parce qu’y se tient avec des morons

Toi le moron qui entraîne le gars ordinaire

Toi le joueur de hockey… qui joue au hockey

Toi le prof d’université

Toi qui est entré dans les forces armées canadiennes

Toi qui est soupçonné pis qui sera jamais accusé

Toi qui a été abusé quand t’étais petit pis que calice c’est-­tu de ta faute, tu fais juste reproduire

Toi Gomeshi

Toi la main longue qui va reconduire la gardienne

Toi qui était saoul

Toi Gab Roy

Toi Man Dude Big

Toi le gros

Tu te replaces là? On va se parler entre gars si tu veux bien. Juste pour se comprendre. Aie pas peur ce sera pas très poétique.

Ça part d’où ton affaire? Dans ta tête, dans tes culottes, dans ta main, dans ton œil?

C’est quoi? Trop de circulation sanguine? Carence de cul? Frustration parce que tu pognes pas? Internet te fournit pas, t’as besoin de peau? Besoin de leader pis t’as jamais été capable? Besoin de penser juste à toi? De te caresser le nombril?

Juste te comprendre Big.

Ou c’est pas réfléchi c’est ça? Ça arrive de même, sans planification. Tu réagis. Ou non tu réagis pu. Parce que t’es pu là. Parce que t’es toute là. Parce que la respiration est installée, parce que tu te mets à parler grave, à laisser passer de l’air dans ta voix, à avoir des mouvements brusques ou sans être brusques sont tellement précis hein pis tellement focussés pis tellement…? C’est ça? C’est toi le roi? Toi qui décide? Ça qui est trippant? Avoir le droit de toute faire parce que là c’t’à ton tour. Y disent assez de profiter du moment présent. On le sait-­tu assez qu’on va mourir plus vite qu’on pense. Aussi ben mordre dedans. Comme disait un des personnages de Réjean Tremblay dans la série Le masque: « Vaut mieux avoir des remords que des regrets, au moins, ça veut dire que t’as eu du fun. »

Fait que tu t’écoutes, tu fonces, tu charges, tu décharges, tu vibres. C’est ça qui est important pour toi. Ta vibration. Ton plaisir. Ton orgasme. Ta calice de personne.

C’est­‐tu ça le gros? J’te suis­‐tu là?

C’est­‐tu dans les meilleurs moments de ta vie ça? Quand tu domines? Comme juste avant que tu meures mettons tu vas­‐tu te dire «Eille, c’est peut­‐être fini, mais au moins j’aurai vécu ÇA »? Ou non? Ou tu te sens coupable? Ou tu te sens gourmand? Comme après avoir passer au travers du sac de Doritos. Tu t’endors bizarre, ça grouille dans le ventre mais tu sais que le lendemain tu pourras toujours aller au gym. As­‐tu besoin d’aller le brûler toi le lendemain? Ou non t’es lousse avec ça? Le judéo­‐chrétien on en revient.

Aussitôt que chu dans le champs, tu m’arrêtes Dude. Non? Pas de mains levées?

Pis le soir même c’est quoi le gros qui se passe? Comme quand ça vient de finir? Quand tu décides que c’est fini. Quand Hulk redevient Bruce Banner pis que tu te rends compte de la couleur des murs pis de la température de la pièce; qu’est­‐ce tu fais? Avant de t’en aller? Y’a­‐tu comme une formule euh… j’sais pas une affaire précise que tu dis. « Merci beaucoup » ou « S’cuse­‐moi. J’ai de la misère dans ma quête de tendresse » ou juste « Eille c’tait super. » Pis quand tu reviens chez vous en char ou en métro, ou a pied tu penses­‐tu à ça ou t’es déjà dans ta journée du lendemain? On change de page dans l’agenda pis on regarde en avant.

C’est­‐tu ça Man? On s’arrange pour avancer.

Ou t’as peur? As­‐tu peur? Que j’sais pas… que ça sorte. Que la fille le dise. En même temps, c’est pas comme si tu t’avais fait une invasion de domicile. Une invasion de domicile, le monde appelle la police c’est sûr. Ou un accident de char le monde appelle la police. Ou après un coup de feu chez le voisin, le monde appelle la police. Mais toi c’est pas ça que t’as faite. Personne de mort hein le gros? Toi une fois que c’est fini la police arrive pas dans la minute là. C’est quoi qui se passe d’ailleurs? Tu fais peur. Tu menaces, tu fais chanter. Peut­‐être que tu y avais pensé aussi avant pis que tu t’es arrangé pour être paddé. Dépend toujours jusqu’où t’es préparé. Comme stripper une cuisine, si t’as mis du carton su’l’plancher pis du plastique pour boucher les trous, t’as moins de poussière à ramasser. L’organisation. Pis admettons que ça tourne vraiment mal. Que la fille sorte, qu’a porte plainte, ce qui arrive pas si souvent pis que t’ailles en cour pis admettons que tu perdes en cour ce qui est vraiment pas faite ça non plus, ben tu peux toujours plaider coupable, le plus tu peux pogner c’est quoi 18 mois, pis dépendant si t’as un cv défendable tu peux faire la moitié ou le tiers ou le sixième de ça. T’as la société de ton bord. Même le ministère de la justice te condamne pas pour vrai fait que bonne nuit Big. C’est ça que tu reçois comme message? C’est pour ça que vous êtes une si grosse gang? Parce qu’y a pas de conséquence.

Moi Dude, j’appartiens plutôt à une gang de sociaux­‐démocrates. Tsé un peu à gauche là, ça vote Québec Solidaire ou PQ ben mal pris. Du monde pour les programmes sociaux, pro­‐environnement. Du pro­‐Amir c’est sûr, du pro­‐Ferrandez même. Ça aime quasiment payer des impôts. Pour l’égalité homme­‐femme, pour une éducation des enfants qui tourne autour de l’écoute et de la compréhension et qui gère responsablement le temps d’écran à la maison. Pour les valeurs québécoises tout en étant accueillants et nuancés. Pour les procès équitables évidemment. Tu vois le genre de gang? C’est pas parfait non plus mais quand ça va ben, ça peut ressembler à ça. Chu là­‐dedans.

Là où je les quitte, c’est quand tu viens sur le sujet le gros. Là moi, je chire. Pas mal. J’ai pu beaucoup de nuances. Mes phrases deviennent courtes. Je parle plus fort. Je parle trop vite. Je prends des plus grosses gorgées de mes verres peu importe ce que je bois. Je coupe la parole. Je fais du bruit avec mes assiettes. Je dis quasiment des « si » pis des « rais ». Je pogne les nerfs. Je voudrais ben dire que j’essaie de me résonner mais c’est pas vrai j’essaie même pas. Plate de même. Pu de réflexions intelligentes. Moi aussi le gros ma respiration change. Je sors tout ce que j’ai de fond de campagne de hillbillys en moi pis je te vomis ça à terre. J’ai le goût d’aller me promener en pick­‐up 8 cylindres pis d’aller tirer à carabine sur des pancartes. Je deviens comme toi. Comme l’idée que j’ai de toi. Pis quand la tempête est passée, j’m’en veux. D’avoir trop parlé. D’être allé trop loin, pis je me dis que ben non j’suis pas profondément d’

même. J’me suis battu une fois dans ma vie en 6e année contre Junior Lambert pis c’était plus de la lutte que de la bataille. C’est juste qu’un moment donné… les fils se touchent. Comme toi. Viscéralement, j’suis peut­‐être pas mieux que toi. Parce que juste l’idée que tu puisses venir frapper à côté de moi un jour… juste cette idée­‐là fait naître chez moi un désir d’anéantissement. Je veux pas être trop graphique, mais là y’est temps que tu comprennes. Que tu veuilles comprendre, l’écœurement et le dégoût que tu provoques. Tu manques de curiosité et d’intérêt pour l’autre et ce n’est pas équitable.

Si le système de justice fonctionne mal, si t’écoutes pas les campagnes de sensibilisation parce que tu te sens pas concerné, si même le simple gros bon sens fait pas sa job. Quessé que ça te prend pour arrêter? Faut­‐tu revenir à base?

1980, Pierre Blanchette, à peu près 35 ans, bâti, bronzé, pas loin de 220 livres pas un once de gras. Y fait du ski, de la raquette, y lance le poids y saute à perche. Je pense même qu’y trappe. C’est mon prof d’éducation physique au primaire. Lui, Pierre Blanchette quand y’est pu capable de t’endurer parce que tu sautes partout, sa lèvre d’en haut lève juste d’un bord, y’ouvre sa main, y raidit son pouce son index pis son majeur comme une serre d’oiseau de proie qui dépose sur ton épaule. Pis là, toi tu descends… jusqu’à terre. Y’a pas d’autres places tu peux aller. Pis rendu là, pis même en te rendant là, tu comprends que tu peux pas sauter partout. Que Pierre Blanchette y’est écœuré pis c’est pour ça qu’y t’amène sur le plancher parce que là ça fait 11 fois qui te dit de te calmer les nerfs. Fait que là, t’arrêtes. Parce que ça fait mal, oui, mais surtout parce que tu sens l’écœurement de Pierre Blanchette pis toute la vague de rage qui a en­‐dessous pis ça c’est encore plus épeurant pis c’est encore plus freakant que le petit mal d’épaule avec lequel tu vas rester pour le reste de ta journée. T’as peur pis tu te calmes. Pis au prochain cours, tu sautes pu partout. Parce que tu te souviens de tout ce qui avait dans les serres de Pierre Blanchette. Pourtant ça faisait pas si mal mais le message était clair. Old fashion way. Geste reprochable­‐conséquence. La base.

Le gros? Peut­‐être te manque­‐t­‐il un Pierre Blanchette dans ta vie? Quelqu’un pour te faire peur? Faut­‐tu y aller à ta façon? Te faire peur? Te faire écouter Dexter? Si t’es pas capable d’arrêter pour les autres, peut­‐être que tu peux arrêter pour toi. Pour ta propre sécurité.

À l’inverse, ma gang dit qu’on répond pas à un geste violent par un autre geste violent. La spirale de la violence, un moment donné faut que quelqu’un arrête sinon ça pu de fin. Pis quoique mettons au Tibet ça obtienne un succès mitigé, je pense encore une fois qu’ils ont raison. Fait que si je te dis qu’on répondra pas, si je te jure qu’y a personne qu’y va t’agresser sexuellement, tu recevras pas une tape pas une binne en retour de ce que t’as fait, vas­‐tu arrêter à ce moment­‐là?… S.T.P?

Tu sais ce serait quoi un de mes fantasmes si j’étais milliardaire Dude? J’achèterais un immense terrain dans un endroit reculé. Une grosse terre à bois que t’aménages pour que ce soit beau là, avec un plan d’eau naturelle, des sentiers dans le bois pour se promener, des endroits pour méditer. Y’aurait des chambres regroupées en petites unités indépendantes cutes et intimes. Y’aurait un choix de restaurants gratuits, de cuisine variées, avec les chefs qui ont pas gagné à l’émission « les Chefs ». Pis y’aurait un snack­‐bar pour le junk­‐food. Y’aurait des excellents films projetés en plein air dans des conditions optimales. Y’aurait des animaux domestiques pour ceux qui en veulent, pis des animaux sauvages apprivoisés super fins qu’y se promèneraient dans la forêt. Y’aurait du pot pas trop fort à volonté, du bon vin, des espaces bien aménagés pour tous les sports sans exception. Pis tout autour de ça, y’aurait une hostie de grosse clôture de barbelés, haute là… haute…. la plus haute du monde. Ça s’appellerait : « Le centre pour agresseurs sexuels Steve Laplante ». Pis en­‐dedans du centre avec les restaurants pis les animaux apprivoisés, y’aurait toi, le gros. Pis tu resterais là, le plus heureux possible, à écouter des films comme « Sur la route de Madison » ou « My Big fat greek wedding ». Pis pour sortir de là, faudrait que tu passes devant un hostie de gros comité de filles. Plein de filles qui faudrait que tu convaincs que t’es correct pour sortir. Ça c’est si tu voulais sortir parce que j’m’arrangerais tellement que tu sois bien que tu voudrais peut­‐être jamais sortir de là. Mais bon. J’suis travailleur autonome le gros, même après une grosse année, ça arrivera pas.

Tsé, j’ai une blonde. Pis quand elle sort pis qu’a rentre tard, j’ai toujours peur qu’a prenne pas de taxi juste pour sauver 20$, pis qu’a tombe sur toi. Fait que je dors mal.

J’ai deux filles aussi. Bientôt, elles vont sortir, le soir, la nuit. Pis moi je vais être chez nous, pas à me bercer j’ai pas de chaise berçante, mais je vais être là à essayer de dormir. Pis ça va fonctionner moyen, parce que je vas encore penser à toi. Parce que je sais que t’es là que’que part. Que tu veilles. Que tu vis.

Savais­‐tu ça que t’as pu le droit de brûler des pneus? Pu le droit de fumer dans les avions. Tu peux pas texter en conduisant. Tu peux pas verser ton reste de peinture à l’huile dans le lavabo. On est en 2015. Tu l’as pu l’excuse de l’homme des cavernes. C’pas compliqué ce que je te dis. Pas en train de te lire du Heïner Müller. J’te demande de cesser tes activités, maintenant. Avant que tu brises d’autre monde. Avant que quelqu’un se fâche.Ton dégât est trop d’ouvrage à mopper.

Je t’accueille dans ton nouveau monde.

Bienvenue dans notre époque.

J’te remercie de ton attention le gros.