Le français de chez nous

Le français de chez nous

i 5 mai 2017 Pas de commentaires par

PAR ELENA STOODLEY

Texte lu le 5 mai 2017, lors de la soirée d’ouverture du 16e Festival du Jamais Lu, Safe Space : Édith tient salon.

Bien que ce texte raconte mon histoire, il ne parle pas de moi. Je suis terrorisée d’en parler, mais je ne saurais faire autrement.

L’autre jour je me suis surprise à bloquer en français. J’habite dans un quartier où l’espagnol est fluide et mon oreille, réceptive. Une dame peinait à me demander des directions en français, je me suis entêtée à lui franciser sa route et quand j’ai fini par lui répondre dans sa langue, ses épaules ont relâché un « muchas gracias » plus grand que merci. Je me suis dit « Quelle conne je suis! Je fais ça pour qui? ». Je laisse le français m’empêcher de connecter de la même façon qu’il me bloque en famille.

Il y a trois ans, mon père a développé une aphasie suite à un accident cérébrovasculaire. Il y a perdu le sens des mots. Quand j’ai compris que son créole était plus fluide et moins douloureux que son français, j’ai dû me faire violence pour me permettre de lui parler dans sa langue.

Pourquoi?

À quel moment Speak White est-il devenu Parle Blanc? À quel moment y ai-je adhéré, moi?

Et quand on Parle Blanc, parle-t-on un français culture ou un français de classe?

J’ai un prénom hispanophone, María Elena avec un petit accent sur le í, que le gouvernement a effacé quand on a dû refaire nos actes de naissances – je crois – en 2002. J’ai un nom de famille anglais,
« Stoodley » issu d’un petit village de farfadets au sud de l’Angleterre – que j’ai visité l’an passé. Mes pensées parlent français, mais mon cœur vibre sur un rythme créole.

Pourtant, je n’ai jamais réussi ma vie artistique en français. Mes parents n’ont pas pu travailler non plus. Et ils ont tout fait. Tout refait même. Ma mère, déjà enseignante dans son pays, était
refusée partout faute de diplôme équivalent. Après avoir refait ici toute son éducation du cégep à la maîtrise, elle était refusée partout faute de surqualification. Mon père diplômé au Québec en tant qu’ingénieur était chef cuisinier. Mes parents qui aiment tant lire. Mesparents au français parfait. Ma mère qui votait oui pour Parizeau et qui a sûrement aimé René Lé.

Je vis au Québec comme si j’étais née dans un Airbnb et par conséquent, en avais hérité d’une nationalité de sous-sol. Née visiteuse permanente. Pour nous aider à bien nous intégrer, sûrement,
mes parents nous ont encouragés à bien parler français et j’ai du même coup perdu ma pensée haïtienne.

Je ne saurai jamais ce que mes parents ont vécu dans leur pays. J’y ai vécu un peu aussi mais ne m’en rappelle plus. Par contre, le Québec lui, sait c’est très bien ce que c’est d’être haïtien:
« C’est un pays maudit! »
« Les noirs d’ici sont des zéros sans héros! »
« Les hommes noirs sont des gros pénis. riches et pimenté! »
« Haïti est le pays plus PAUVRE d’Amérique… »

Adolescente, j’ai fermé la télévision francophone.

J’ai découvert à travers l’art un monde où tout était possible. Même faire de la musique avec des casseroles. En fréquentant le monde universitaire, j’ai rencontré des gens qui savaient parler de ma réalité en tant que personne noire. Mais jamais en français.

Cette langue que j’écrivais jadis sans faute – oublie ça maintenant – m’a vite tourné le dos les rares fois où je la chantais devant ses mousquetaires. Littéralement, les québécois quittaient la salle quand je chantais.

J’ai donc cessé de chanter en français.

J’ai juste déconnecté. Maintenant mon cerveau ne sait plus ce qu’il parle. Une espèce de melpot polyglotte, à l’image des 375 ans d’histoire de Montréal.

Plus tard, je me suis demandé comment je suis arrivée à ne presque plus vivre en français.

Je m’étais laissée pousser sur un champ de bataille qui n’était pas le mien et j’en ai eu marre.

Le français c’est un lègue colonial. Pour Haïti, Pour le Québec aussi. De toute façon, l’hexagone métropole a déjà ses mercenaires de la langue dans les écoles de dizaines de pays du Sud où ils s’imposent dans l’esprit des étudiants pour les mener à vénérer la langue française. Le français,
c’est important pour conserver l’empire français, pas la culture québécoise.

À mes yeux, une culture n’est pas que sa langue. C’est comme si j’essayais de vendre la beauté d’un arc-en-ciel en parlant que de son bleu. Et que je forçais tout le monde à ne parler que de son bleu quand ils parlent de mon arc-en-ciel. La langue n’est qu’un élément de la culture québécoise. Comme bien d’autres cultures, et j’aime croire que le Québec est plus que ça.

Je ne parle pas anglais parce que j’aime ça, je parle anglais parce que ça me donne accès à une carrière qui m’est hermétique en français. Je parle anglais parce que, dans cette langue, il existe des mots pour me définir et expliquer mes positions politiques. Je parle anglais parce qu’en grandissant à regarder la télé francophone, c’était culturellement suicidaire pour moi. Les noirs à la télé ne pouvaient être des êtres entiers. Que des décorations nègres ou du piment sur l’humour québécois. Je parle anglais parce qu’il me donnait accès à la culture américaine qui me faisait moins mal.

La défense de la langue selon moi, en ce moment, n’est qu’un outil pour exprimer le malaise identitaire québécois. Une nation qui s’identifie par la négative ne peut pas connaître son entièreté.

Nous sommes québécois parce que nous ne sommes pas les anglais, les canadiens, les américains, les français, les immigrants, les autochtones. Nous sommes québécois parce que nous ne sommes pas les pires. La culture du pas-pire. Donc du okay, donc du bon. Nous sommes québécois parce que nos livres nous racontent que nous n’étions pas très méchants avec les autochtones. Ce qui nous permet de fermer les yeux sur notre méchanceté de maintenant. Nous sommes québécois parce que nous ne savons pas que le blackface se pratiquait chez nous aussi. Cela nous permet donc de porter un masque blanc
sur nos blackfaces de maintenant.

Alors qui sommes-nous?
Et pourquoi je ne m’inclus pas dans ce nous?

Pourtant j’aime le Québec. Si Okcupid pouvait dire « Aime-toi toi-même et le Québec t’aimera », je dirais: « Pour que je m’aime, il faut que je parle créole. Il faut que je puisse avoir une carrière en anglais – l’univers qui m’a acceptée – et still be québécoise. Il faut que j’accepte qu’en Haïti, je suis exotique. »

Il faut aussi que je puisse dire au Québec que je l’aime sans « mais ».

Je l’aime parce qu’il se défend toujours. Parce qu’il est le royaume du F.L.T. : Fais-lé TUSEUL (ça,
je viens de l’inventer). Parce qu’il donne une chance. Parce qu’il permet de s’exprimer, parce qu’il croit que le plus petit a le pouvoir du plus grand. Parce qu’il est capable de voir les inégalités de classe et de mettre en place un printemps étudiant. Parce que je peux marcher dans ses rues. Parce que je peux avoir les cheveux bleus. Parce que je peux y visiter tous les pays tout en ayant encore du pays à voir. Parce qu’il parle un français enjolivé. Le joual, c’est beau. Parce qu’il a créé Céline et parce qu’il m’a créée.

Le Québec a beaucoup plus à défendre que sa langue. Et s’il mettait en avant plan ce qu’il est, le monde voudrait parler sa langue pour y avoir accès.

Il y a quelques années, lors d’une soirée bien arrosée, j’ai chanté devant des députés une chanson un peu cochonne et dans le feu de l’action, je suis revenue au micro pour dire: « Je m’appelle Elena Stoodley et je représente le Québec à l’international! » et j’aimerais ça un jour pouvoir le dire, sobre.

Sans avoir peur. Avec un tout petit peu moins d’ego, juste ça.

Safe Space

i 5 mai 2017 Pas de commentaires par

PAR MURPHY COOPER

Texte lu le 5 mai 2017, lors de la soirée d’ouverture du 16e Festival du Jamais Lu, Safe Space : Édith tient salon.

Chroniqueur au Nightlife sous le pseudonyme Le détesteur, Murphy Cooper nous rappelle que souvent nous reproduisons par nos idéologies l’exclusion contrelaquelle on dit lutter.
Mon nom est Murphy Cooper et j’ai 32 ans. À 24 ans, je découvrais pour la première fois de mon existence Albert Camus. Ce fut violent. Non seulement, je découvrais tardivement que l’homme a déjà vécu, mais je prenais conscience que L’Étranger était l’un des romans les plus lus à travers la planète. Le classique des classiques. L’essentiel du CEGEP. La base. Et j’ignorais tout de la base. À 24 ans. J’étais bouleversé. Pendant plusieurs mois, j’avais le sentiment qu’on savait. Que tout le monde savait. Que les inconnus dans le métro pouvaient déceler dans mes yeux que je n’avais jamais lu Albert Camus. J’avais l’impression que tout le monde le connaissait sauf moi. Sauf mes parents, mes grand-parents et mon frère. Comment ça se fait que mes parents n’ont jamais entendu parler d’Albert FUCKING Camus?

Je viens d’un milieu précaire. Je manquais d’encadrement, de vision, d’estime et de motivation. On m’a intimidé pour ça. J’ai mangé quelques coups. Mes parents ne sont pas un modèle de réussite. Je n’ai jamais côtoyé le succès et je me questionne encore à savoir ce qu’il peut bien goûter, le succès. Aujourd’hui, j’apporte toujours un soutien financier à mes parents. C’est difficile. Je me dis que c’est probablement pour cette exacte raison que ma famille et moi avons été tenus dans le néant quant à l’existence du grand Albert Camus.

Je ne sais toujours pas à quel endroit me situer par rapport aux gens qui, à l’inverse de moi, ont eu accès à une éducation post-secondaire. Je n’ai jamais vraiment su par où commencer, à quel endroit regarder. Quand j’ai découvert Camus, j’avais une soif insatiable de connaître, de savoir. Mais j’étais paralysé, engourdi et transi de honte. Il fallait d’abord que je confronte Albert Camus avant de pouvoir passer à l’étape suivante. Ça ne s’est pas fait sans heurts ni fracas.

Pour la première fois depuis le secondaire, j’avais envie d’apprendre. Ce sont les élèves issus de milieux aisés, les enseignants et même la direction qui m’en avaient découragé. Qui m’avaient fait sentir que le savoir était exclusif aux bourgeois qui n’avaient aucun trouble d’apprentissage et dont les parents fournissaient l’encadrement nécessaire pour atteindre la réussite. On m’avait carrément abandonné. Vers la fin de ma dernière année du secondaire, on m’incitait même à sécher les cours. Une cause perdue.

Vulnérable, laissé à moi-même et égaré, j’ai fait mes classes en marge du système. J’ai dérobé
la friperie du coin de tous ses classiques littéraires. Sans cesse ramené à l’humiliation subie à
l’école secondaire, il me fallait prendre sporadiquement de longues pauses de la littérature, de la poésie, du cinéma d’auteur, du théâtre et de tout effort intellectuel pouvant évoquer chez moi la violence des gosses de riche, des privilégiés et de la classe moyenne. Un constant rappel que le savoir, c’est pour les autres. Que chez moi, c’est contre-nature d’apprendre. Même si c’est la chose que j’affectionne le plus au monde. Ça me suit encore aujourd’hui.

Dès que j’ai lancé mon premier blogue en 2009, on m’a instantanément fait savoir que ma place était ailleurs. J’ai été moqué par des collègues, des militants, des intellectuels, des animateurs télé, des journalistes, des auteurs. On m’a pris de haut et on m’a invité à prendre la porte.

J’ai mis du temps à comprendre que mon cas est exceptionnel. Quand je regarde autour de moi, je réalise que pratiquement tout le monde dans mon domaine est issu d’un milieu aisé. Je ne suis jamais à l’abri d’un bon vieux commentaire classiste ou capacitiste. La plupart des gens que je côtoie ne sont pas en mesure de saisir l’étendue des conséquences qu’a eu sur moi une éducation en milieu précaire.

En parallèle, j’ai évolué au sein du mouvement hip-hop de Montréal qui m’a en quelque sorte sauvé la vie. J’ai fait la rencontre de gens aux réalités similaires à la mienne. Des Haïtiens, des Marocains et des Québécois de souche issus de quartiers défavorisés. Ils m’ont fait prendre conscience de mes privilèges d’homme blanc et m’ont permis de voir de très près des cas de profilage racial et de discrimination systémique. Les artisans du hip-hop sont mes premiers militants et le mouvement hip-hop montréalais est mon tout premier safe space où j’ai pu échapper à la violence des bourgeois et des universitaires outrecuidants.

Deux mille douze, année du printemps étudiant. Malgré ma méfiance des lettrés, je me suis rangé derrière les étudiants. Sans hésiter. Puis, je me suis rallié aux revendications des féministes, des personnes racisées et des personnes trans. Mon long parcours semé d’embûches m’avait préparé à tout ça. J’étais disposé à écouter de manière totalement honnête et désintéressée. Après tout, quand t’es le gars qui a découvert Albert Camus à 24 ans, t’as pas trop la tête à obstiner les gens. Tant de choses t’ont échappé et t’échapperont certainement encore. Alors je fermais ma gueule, j’écoutais et je me mêlais de ce qui me regardait.

Et puis dernièrement, il y a ces quelques militants zélés, imprévisibles et intransigeants qui ne croient pas au dialogue. Qui ciblent les gens, fichent les gens, les attendent dans le détour et cherchent à les prendre en défaut avant même qu’ils n’aient quoique ce soit à se reprocher. Qui cherchent à les piéger. Ils sévissent sournoisement, en meute, après avoir délibéré à huit-clos entre initiés. Sans même daigner en glisser un mot à la personne concernée en privé.

Ils t’humilient, te dépouillent de ta dignité sur la place publique. Parfois pour une virgule placée au mauvais endroit. Tantôt pour avoir recouru à un mot jugé inexact. Malgré ton background, malgré qu’on te sache à l’écoute. Ils te pointent une arme sur la tempe, au vu et au su de tout le monde, et t’ordonnent de t’agenouiller. Ils ne te donnent ni l’espace ni le temps d’évaluer les torts qui te sont reprochés. Aussi bénins soient-ils.

Ils espèrent que tu réagisses fortement, de manière à ce qu’ils puissent enfin faire de toi un être vil qu’on ne peut plus côtoyer. Appel au boycott. Ils salivent rien qu’à y penser. S’en réjouissent.

Tiens, par exemple, il y a cette fille qui tape sur les nerfs d’une pincée de militants. Ça commence à se savoir. On l’haït ouvertement d’une haine tout à fait irrationnelle et subjective. C’est gratuit. Elle n’a rien à se reprocher jusque là. Mais c’est écrit dans le ciel qu’ils finiront par lui dénicher un tort, un comportement problématique qui viendra légitimer le lavage public. Ça va de soi qu’ils finiront par trouver. Parce que tout le monde adopte des comportements problématiques. Tout est problématique. La question c’est plutôt : es-tu dans la mire de militants malintentionnés? Parce que si c’est le cas, bonne fucking chance. Ils vont pas te lâcher. Jusqu’à temps qu’on fasse de toi une personne qu’on ne peut plus côtoyer.

Ces militants, organisés, lettrés, qui pigent dans les ressources universitaires, pensent en groupe, débarquent avec tout le poids de l’éducation entre leurs mains et sautent à la gorge d’un individu, seul, vulnérable et impuissant. Ils le privent de ce qui lui a peut-être permis de survivre aux violences des bourgeois toute sa vie, de ce qu’il a de plus précieux : le dialogue. Désarmé, humilié. Ils n’ont pas envie qu’il s’améliore. Ils ne croient pas véritablement au changement.

Et là, comme ça, tes expériences antérieures, ton parcours rempli de tumultes, tes troubles d’apprentissage, la bonne volonté qu’on te connaît, et la classe à laquelle tu appartiens ne sont plus pris en considération. Ils te font payer trois fois le prix de ne pas connaître ce qu’eux-mêmes ont appris la journée d’avant. Il faudrait que tout le monde ait lu les mêmes bouquins au même rythme, et soit allé aux mêmes universités.

Je reconnaîtrais cette violence n’importe où. C’est une violence qu’on m’a infligée toute ma vie. Une violence symbolique qui très tôt m’a convaincu que je ne méritais pas d’accéder au savoir et d’avoir une bonne qualité de vie. C’est une violence qui s’appararente beaucoup à celle des bourgeois, des gosses de riches, de l’élite, de la classe moyenne et de ceux qui tiennent le savoir en otage.

Les gens ont peur de parler, de rectifier les faits et d’apporter un peu de nuance. Ils ont peur des représailles. Peur d’être balancés dans le camp ennemi. J’ai 32 ans et me revoilà encore au même endroit à devoir lutter contre mes intimidateurs du secondaire. Dans un milieu qui se dit progressiste. Mais de grâce, cessons d’accorder de la légitimité aux belliqueux qui ne veulent rien savoir de la patience, du dialogue et de la réhabilitation.

Ne les laissons plus cumuler des victoires par la peur et par la soif de pouvoir. Elles sont provisoires et c’est tout le monde qui perd à ce toxique jeu-là. Nous devrions plutôt privilégier les victoires qui sont pérennes. C’est elles qui comptent vraiment.

Pour terminer, j’aimerais inviter tout le monde à ne pas se laisser tenter par le piège affriolant de la polarisation. On peut pointer qu’il existe des militants mégalomanes, oui. Mais tous les militants ne sont pas malintentionnés. Leur travail est essentiel. Seulement, nous devons travailler à désarmer ceux qui se servent du militantisme pour des intérêts purements égoïstes et personnels.

J’aime être sexy

i 5 mai 2017 Pas de commentaires par

PAR ELLISE BARBARA

Texte lu le 5 mai 2017, lors de la soirée d’ouverture du 16e Festival du Jamais Lu, Safe Space : Édith tient salon.

Quand les gens du festival m’ont demandé de m’exprimer à ce sujet, je ne savais pas si j’en avais envie, car je ne croyais pas à la base en la nécessité d’écrire un manifeste afin de me défendre de me vêtir d’une façon qui me rend à l’aise. J’aime porter les talons hauts, les shorts courts, les
crop tops, et les décolletés. J’aime les faux ongles, les faux cils, les faux cheveux et je sors rarement de chez moi sans être au moins un peu maquillée. Je ne suis évidemment pas d’avis que cette variété d’accessoires soient nécessaires pour toutes les personnes féminines. Mais puisqu’on m’accorde cette plateforme afin que je m’exprime sur les choses que j’aime, je ne vois pas pourquoi il faudrait que je me retienne. Je communiquerai donc des choses qui vont à l’encontre d’une certaine bonne pensée bourgeoise-bohème blanche du Plateau. On me dit que ce sont eux qui remplissent les salles de théâtre. Je suppose que certaines seront choqués par mes propos, mais après tout, ceci est un safe space, expression qui, j’ose le rappeler, fut initialement adoptée par des groupes de femmes universitaires noires afin de discuter de choses qui les concernaient sans être dérangées de façon incessante par les interventions non-renseignées de leurs collègues blanches.

Bien entendu,il est à noter que je suis du registre trans genre et que ma trans identité affecte sans doute la façon dont j’ai vécu ce que je raconte. Tout comme le fait que mes parents soient issus de façon directe de l’immigration. Il est aussi à noter qu’en dépit d’une certaine ambivalence et d’une hésitation certaine, j’ai fait plusieurs années en tant que garçon. Tout comme vous, je suis affectée par mes expériences identitaires. Ces dernières orientent la façon dont je perçois le monde.

Et c’est dans cette ligne de pensée que je considère qu’il est important que je m’affirme, même si le fait de vivre comme je l’entends est en soi un acte de résistance. Je reconnais toutefois le fait d’être influencée par les images que m’envoie le système qui j’admets, est violent envers les femmes, en créant des standards de beauté intouchables et en reproduisant des images de façon telle que ces mêmes standards deviennent vecteurs absolus de validité et de liberté féminine, desquels plusieurs femmes se sentent très exclues, voire même prisonnières. Mais, ne sommes-nous pas tous un peu prisonniers du système? Qu’on soit en accord ou en désaccord avec les images qu’il propose, nous
sommes tous dans la réaction. C’est à partir de là, c’est-à-dire dans le savoir, qu’on peut
réellement commencer à parler de choix. Je ne prétends pas tout comprendre mais c’est bien en connaissance de cause que le fait d’être sexy pour moi est un choix. Il m’arrive de me sentir emprisonnée par mes choix, dans la mesure où je sens que je dois être à la hauteur de la perception que les autres ont de moi. Mais je sais aussi que nombreuses femmes voulant se distancer de l’archétype judéo-chrétien de la prostituée, par peur d’affirmer leur valeur sexuelle, comme si cette dernière avait pour résultat d’annuler leur valeur morale ou intellectuelle, sont également prisonnières du système impérialiste patriarcal, qui insinue que la mère, la vierge et la prostituée constituent le triangle impossible de la féminité, alors que nous sommes des êtres complexes, dont les identités peuvent être difficilement décrites par une question à choix multiples. Il y a des moments où j’éprouve le besoin d’explorer la laideur par exemple, quitte à ce que ce soit dans mon
intimité, et je ne m’en empêche pas car c’est une des façons par lesquelles je retrouve mon équilibre, en temps que personne qui aime être belle en public. J’ose croire que tout le monde fait pareil – c’est-à-dire de trouver son équilibre. Même les hommes, qui eux aussi, sont prisonniers de leur image.

Au Québec, en temps normal, on se retient d’émettre ouvertement des commentaires désagréables dans la rue. Les gens sont plutôt discrets. D’ordinaire, si on m’insulte, je ne m’en rends pas compte.

C’est pourquoi je ne ressens pas le besoin de me défendre, à la base. Toutefois, je prends note de petits commentaires teintés de racisme ordinaire, que j’entends souvent dans les milieux blancs un peu branchés. Ces milieux férus de féminité blanche et bourgeoise dite “naturelle”. Les beautés du genre Charlotte Gainsbourg, Audrey Tautou, Marion Cotillard… On les connait toutes. Ces ingénues du style, pas trop vulgaires, pas trop cheap! On connait le discours. Plein d’assurance comme seuls les blancs peuvent en avoir puisque seuls eux représentent l’universalité, tout en faisant fi du passé honteux qui leur donne accès à ce sentiment d’omnipotence décisionnelle à savoir ce qui est bon et ce qui ne l’est pas. Je suppose que j’ai un look plutôt cheap, si on le compare au look désinvolte
de Charlotte. Mais je sais ce qui explique ce raisonnement arbitraire. Et ce n’est pas juste parce qu’elle est riche. Elle porte d’ailleurs plus souvent des vêtements ordinaires. On l’encense parce qu’elle est blanche, et issue d’une classe sociale privilégiée. Charlotte et les autres représentent
un chic blanc auquel la moyenne blanche aspire parce qu’elles sont cool! Elles sont hot! Ce sont les
it girls! Bien que soutenues par le même système qui nous propose J-Lo, Beyoncé, Nicki Minaj… Et ce n’est pas pour autant dire que toutes les femmes de couleurs adoptent des looks aussi sexy que ceux de J.Lo bien au contraire, mais le capitalisme blanc a toujours promu les femmes de couleur à condition que celles-ci se rendent disponibles en tant qu’objets sexuels comme si elles prenaient en
charge toutes ces tâches que les femmes blanches refusent d’effectuer. C’est donc par primitivisme que J.Lo et les autres semblent réussir et ce n’est pas un hasard qu’elles soient si célèbres.

Malgré tout ce racisme que je tente d’extérioriser au fur et à mesure que je l’intériorise, étant comme tout le monde exposée aux radiations médiatiques qu’émettent les puissants diffuseurs de culture, je comprends au final que le système est infiniment plus grand que moi. Il est certainement possible d’y résister, mais c’est pour moi un travail acharné, mieux réservé aux grands producteurs de culture.

En attendant, j’éprouve un grand plaisir à être une Barbie Doll, à l’image des poupées et princesses qui eurent une influence profonde, aussi négative soit-elle, sur mon développement pré-adolescent.

Je fais ce que je veux. Là se trouve une partie d’un empowerment qui, face aux langues mauvaises qui médisent mon apparence en me disant cheap (par classisme) ou ghetto (par racisme), sait que des propos pareils ne font que refléter la bêtise des gens qui les profèrent. Et en plus de faire ce que je veux, je sais que j’ai quelque chose qui éblouit et qui fascine. Mon corps m’appartient et je l’utilise comme je l’entend, tout en sachant qu’il me donne du pouvoir, à même titre que d’aut
res qualités qui m’habitent.

Je ne m’en gêne pas, j’aime que les hommes me fassent des compliments sur mon physique, parce que je suis attirée par les hommes. J’aime qu’un inconnu me complimente en passant car, étant une personne trans, ça me fait du bien, puisque ma féminité, donc une part (importante) de mon identité est autrement toujours remise en question.

Je n’y vois absolument rien de mal, considérant que plusieurs femmes trans n’ont pas ma chance et subissent des menaces et des injures si jugées comme n’étant pas assez féminines. Je n’y vois rien de mal considérant que les Noires furent jusqu’à récemment effacées par les médias prédicateurs de beauté féminine. Ce sont des violences que les femmes blanches cis genres minces ne sont pas en mesure de comprendre, donc d’interrompre. Que personne n’ose.

Merci

Pour que la liberté d’expression ne soit pas un privilège

i 5 mai 2017 Pas de commentaires par

PAR MARCOS ANCELOVICI

Texte lu le 5 mai 2017, lors de la soirée d’ouverture du 16e Festival du Jamais Lu, Safe Space : Édith tient salon.

Le spectre de la censure hante le Québec. Des hordes de gauchistes multiculturalistes de l’UQAM sont à nos portes, prêtes à tout pour domestiquer la parole publique, pour la faire marcher au pas, non pas au son des bottes mais des Birkenstock.

Pas de panique, la résistance est au rendez-vous! Tel le général de Gaulle, Mathieu Bock-Côté, notre polémiste populiste, ne recule devant rien pour défendre la liberté d’expression au micro de Radio-Canada ou dans les pages du Journal de Montréal. Normand Baillargeon, fougueux anarcho-syndicaliste, érige des barricades et distribue des cocktails molotov sur le plateau de Tout le monde en parle. Les censeurs n’ont qu’à bien se tenir, la parole sera libre ou ne sera pas! La censure ne passera pas!

Nul ne peut être contre la vertu. Qui voudrait d’une parole bâillonnée, enchainée, mutilée?

Mais encore faudrait-il qu’on puisse parler. Car cette question ne se pose qu’aux personnes qui peuvent effectivement prendre la parole et qui ont, du même coup, tout le privilège et le loisir de
pouvoir crier à la censure. Si la liberté d’expression est un droit fondamental, crier à la censure
est un privilège qui n’est pas donné à tout le monde.

Car toute parole n’est pas autorisée. Celle-ci entre dans l’espace public non pas en vertu du droit et de la liberté d’expression, mais sur la base de conditions sociales qui la rendent possible et acceptable. La valeur sociale d’une parole ne dépend pas de sa qualité intrinsèque mais du statut
de la personne qui la porte et des conditions de son exercice légitime. Qu’elle soit honnête, précise, creuse ou incompréhensible, il importe avant tout qu’elle soit prononcée dans un contexte légitime par une personne reconnue et habilitée à produire cette parole.

Ainsi, au-delà de la censure formelle existe une censure sociale, qui sert et conforte les dominants. Elle s’exerce indépendamment de toute instance juridique ou politique. C’est une censure d’autant plus sournoise qu’elle est invisible et, par le fait même, difficile à dénoncer. Une censure qui ne dit pas son nom et dont personne ne discute au micro de Radio-Canada ou sur le plateau de Tout le monde en parle.

Officiellement, il n’y a ni victime ni coupable. Comme un meurtre sans cadavre.

Dans mon pays, durant la dictature, des centaines de personnes ont disparu. On ne sait pas ce qu’elles sont devenues, on n’a jamais retrouvé leur corps. On soupçonne bien les militaires de les avoir exécutées, mais ceux-ci ont toujours nié les faits et n’ont jamais voulu dire où les corps étaient passés. Les hypothèses abondent. Enterrés dans des fausses communes, au milieu du désert; jetés au large des côtes, dans les eaux puissantes de l’océan Pacifique; ou peut-être tout simplement brulés, réduits à quelques amas de cendres.

Mais pas de cadavre, pas de meurtre. Pas de meurtre, pas d’assassin. Nul besoin de justice. Il n’y
a rien à réparer. C’est le crime parfait. Alors, dans mon pays, des femmes arpentent le désert à la
recherche des corps disparus. Elles espèrent que du sol émerge un os, un morceau de crâne, les traces d’une vie passée, pour qu’enfin le crime soit connu et reconnu, et qu’elles puissent réclamer justice.

Il en va de même avec la censure sociale. Pas de prise de parole, pas de censure. Et pas de censure, pas de censeur. Une censure sans censeurs, dont nous sommes pourtant complices.

Prenons l’exemple de l’islam. Plus précisément, la question du foulard. C’est une question qui
polarise. Les opinions catégoriques pullulent. Mathieu Bock-Côté, directement des tranchées de
la guerre culturelle qu’il se plait à mener, copie et colle ses slogans au rythme effréné d’une
kalachnikov :

Le 29 septembre 2011 :
« le voile n’est plus d’abord un symbole religieux, mais un symbole politique. Il représente une déclaration de non-appartenance à la société occidentale. »

Le 11 janvier 2013 :
« le voile n’est pas qu’un symbole religieux. C’est aussi un symbole politique. [...] Il représente aussi une déclaration de non-appartenance à notre société.»

Le 6 février 2013 :
Le voile « ne représente pas d’abord une question de conscience individuelle, mais le symbole politique d’une communauté n’acceptant pas l’intégration véritable à la société occidentale. »

On aurait aussi pu citer Christian Rioux ou Richard Martineau. De l’autre côté des tranchées, à la
défense du choix des femmes musulmanes, on pourrait invoquer Rima Elkouri, Francine Pelletier, ou encore des philosophes comme Charles Taylor.

Mais qu’en est-il des premières concernées? Que signifie le foulard pour les femmes qui le portent? Tandis que les héros de la liberté d’expression hurlent à la censure de tribune en tribune, la parole des femmes voilées, elle, est totalement inaudible ou tout simplement absente. C’est à se demander si
ces femmes peuvent parler, si leur parole est autorisée, et si elle peut être entendue.

Parmi les très rares femmes voilées à être intervenues publiquement sur cette question au Québec, notons les propos de Dalila Awada :
« Pratiquement tout le monde, spécialistes ou pas, a un avis sur le voile et sur celles qui le portent. [...] Pendant ce temps, les principales concernées doivent se tenir silencieuses et écouter l’avalanche de propos prémâchés sur le pourquoi ou le pourquoi pas de leur absence de chevelure. [...] le nombre exponentiel d’experts autoproclamés voient leur propos légitimés et même encouragés, mais celles qui le portent sont souvent perçues comme étant des ingénues, rétrogrades et aveugles. » (12 février 2014).

On pourrait dire la même chose du débat sur l’immigration. On disserte du pourquoi et du comment de l’intégration, comme si les immigrés étaient des meubles ou des boites de conserve dont il faudrait disposer. De même, les fermetures d’usine se règlent entre investisseurs, ministres, experts et avocats, sans que la parole des travailleurs et travailleuses ne pèse dans la balance. Et de même pour le débat sur l’aide sociale et ses bénéficiaires. On pourrait multiplier les exemples à n’en plus finir. La parole des subalternes est encore et toujours réduite au silence. Une parole étouffée au point de la rendre muette et invisible.

La domination repose sur cette invisibilisation. C’est pourquoi la lutte pour l’égalité et l’émancipation requiert de rendre les subalternes visibles et audibles. Il ne s’agit pas de leur « donner » la parole, mais d’interroger les silences et les absences et de remettre en question le monopole de la parole légitime afin que la liberté d’expression ne soit pas le privilège de quelques-uns.

Alors, qu’il s’agisse de poésie, de slogans, de barricades ou d’émeutes, peu importe. Soyons d’abord et avant tout complices et solidaires de leurs insurrections!

Toi, le gros

i 9 mai 2015 Pas de commentaires par

PAR STEVE LAPLANTE

Texte lu lors de la soirée de clôture du 14e Festival du Jamais Lu, (Y) tenir.

Toi Le gros,

À toi que je parle,

Toi le coach de ski qui a trop de power sur tes athlètes

Toi l’étudiant en médecine dentaire ou le médecin qui a accès au chloroforme

Toi le dush qui travaille s’a construction

Toi le pervers du Dairy Queen qui a de la crème glacée su’l’bord de la bouch

Toi le gars ordinaire qui chire parce qu’y se tient avec des morons

Toi le moron qui entraîne le gars ordinaire

Toi le joueur de hockey… qui joue au hockey

Toi le prof d’université

Toi qui est entré dans les forces armées canadiennes

Toi qui est soupçonné pis qui sera jamais accusé

Toi qui a été abusé quand t’étais petit pis que calice c’est-­tu de ta faute, tu fais juste reproduire

Toi Gomeshi

Toi la main longue qui va reconduire la gardienne

Toi qui était saoul

Toi Gab Roy

Toi Man Dude Big

Toi le gros

Tu te replaces là? On va se parler entre gars si tu veux bien. Juste pour se comprendre. Aie pas peur ce sera pas très poétique.

Ça part d’où ton affaire? Dans ta tête, dans tes culottes, dans ta main, dans ton œil?

C’est quoi? Trop de circulation sanguine? Carence de cul? Frustration parce que tu pognes pas? Internet te fournit pas, t’as besoin de peau? Besoin de leader pis t’as jamais été capable? Besoin de penser juste à toi? De te caresser le nombril?

Juste te comprendre Big.

Ou c’est pas réfléchi c’est ça? Ça arrive de même, sans planification. Tu réagis. Ou non tu réagis pu. Parce que t’es pu là. Parce que t’es toute là. Parce que la respiration est installée, parce que tu te mets à parler grave, à laisser passer de l’air dans ta voix, à avoir des mouvements brusques ou sans être brusques sont tellement précis hein pis tellement focussés pis tellement…? C’est ça? C’est toi le roi? Toi qui décide? Ça qui est trippant? Avoir le droit de toute faire parce que là c’t’à ton tour. Y disent assez de profiter du moment présent. On le sait-­tu assez qu’on va mourir plus vite qu’on pense. Aussi ben mordre dedans. Comme disait un des personnages de Réjean Tremblay dans la série Le masque: « Vaut mieux avoir des remords que des regrets, au moins, ça veut dire que t’as eu du fun. »

Fait que tu t’écoutes, tu fonces, tu charges, tu décharges, tu vibres. C’est ça qui est important pour toi. Ta vibration. Ton plaisir. Ton orgasme. Ta calice de personne.

C’est­‐tu ça le gros? J’te suis­‐tu là?

C’est­‐tu dans les meilleurs moments de ta vie ça? Quand tu domines? Comme juste avant que tu meures mettons tu vas­‐tu te dire «Eille, c’est peut­‐être fini, mais au moins j’aurai vécu ÇA »? Ou non? Ou tu te sens coupable? Ou tu te sens gourmand? Comme après avoir passer au travers du sac de Doritos. Tu t’endors bizarre, ça grouille dans le ventre mais tu sais que le lendemain tu pourras toujours aller au gym. As­‐tu besoin d’aller le brûler toi le lendemain? Ou non t’es lousse avec ça? Le judéo­‐chrétien on en revient.

Aussitôt que chu dans le champs, tu m’arrêtes Dude. Non? Pas de mains levées?

Pis le soir même c’est quoi le gros qui se passe? Comme quand ça vient de finir? Quand tu décides que c’est fini. Quand Hulk redevient Bruce Banner pis que tu te rends compte de la couleur des murs pis de la température de la pièce; qu’est­‐ce tu fais? Avant de t’en aller? Y’a­‐tu comme une formule euh… j’sais pas une affaire précise que tu dis. « Merci beaucoup » ou « S’cuse­‐moi. J’ai de la misère dans ma quête de tendresse » ou juste « Eille c’tait super. » Pis quand tu reviens chez vous en char ou en métro, ou a pied tu penses­‐tu à ça ou t’es déjà dans ta journée du lendemain? On change de page dans l’agenda pis on regarde en avant.

C’est­‐tu ça Man? On s’arrange pour avancer.

Ou t’as peur? As­‐tu peur? Que j’sais pas… que ça sorte. Que la fille le dise. En même temps, c’est pas comme si tu t’avais fait une invasion de domicile. Une invasion de domicile, le monde appelle la police c’est sûr. Ou un accident de char le monde appelle la police. Ou après un coup de feu chez le voisin, le monde appelle la police. Mais toi c’est pas ça que t’as faite. Personne de mort hein le gros? Toi une fois que c’est fini la police arrive pas dans la minute là. C’est quoi qui se passe d’ailleurs? Tu fais peur. Tu menaces, tu fais chanter. Peut­‐être que tu y avais pensé aussi avant pis que tu t’es arrangé pour être paddé. Dépend toujours jusqu’où t’es préparé. Comme stripper une cuisine, si t’as mis du carton su’l’plancher pis du plastique pour boucher les trous, t’as moins de poussière à ramasser. L’organisation. Pis admettons que ça tourne vraiment mal. Que la fille sorte, qu’a porte plainte, ce qui arrive pas si souvent pis que t’ailles en cour pis admettons que tu perdes en cour ce qui est vraiment pas faite ça non plus, ben tu peux toujours plaider coupable, le plus tu peux pogner c’est quoi 18 mois, pis dépendant si t’as un cv défendable tu peux faire la moitié ou le tiers ou le sixième de ça. T’as la société de ton bord. Même le ministère de la justice te condamne pas pour vrai fait que bonne nuit Big. C’est ça que tu reçois comme message? C’est pour ça que vous êtes une si grosse gang? Parce qu’y a pas de conséquence.

Moi Dude, j’appartiens plutôt à une gang de sociaux­‐démocrates. Tsé un peu à gauche là, ça vote Québec Solidaire ou PQ ben mal pris. Du monde pour les programmes sociaux, pro­‐environnement. Du pro­‐Amir c’est sûr, du pro­‐Ferrandez même. Ça aime quasiment payer des impôts. Pour l’égalité homme­‐femme, pour une éducation des enfants qui tourne autour de l’écoute et de la compréhension et qui gère responsablement le temps d’écran à la maison. Pour les valeurs québécoises tout en étant accueillants et nuancés. Pour les procès équitables évidemment. Tu vois le genre de gang? C’est pas parfait non plus mais quand ça va ben, ça peut ressembler à ça. Chu là­‐dedans.

Là où je les quitte, c’est quand tu viens sur le sujet le gros. Là moi, je chire. Pas mal. J’ai pu beaucoup de nuances. Mes phrases deviennent courtes. Je parle plus fort. Je parle trop vite. Je prends des plus grosses gorgées de mes verres peu importe ce que je bois. Je coupe la parole. Je fais du bruit avec mes assiettes. Je dis quasiment des « si » pis des « rais ». Je pogne les nerfs. Je voudrais ben dire que j’essaie de me résonner mais c’est pas vrai j’essaie même pas. Plate de même. Pu de réflexions intelligentes. Moi aussi le gros ma respiration change. Je sors tout ce que j’ai de fond de campagne de hillbillys en moi pis je te vomis ça à terre. J’ai le goût d’aller me promener en pick­‐up 8 cylindres pis d’aller tirer à carabine sur des pancartes. Je deviens comme toi. Comme l’idée que j’ai de toi. Pis quand la tempête est passée, j’m’en veux. D’avoir trop parlé. D’être allé trop loin, pis je me dis que ben non j’suis pas profondément d’

même. J’me suis battu une fois dans ma vie en 6e année contre Junior Lambert pis c’était plus de la lutte que de la bataille. C’est juste qu’un moment donné… les fils se touchent. Comme toi. Viscéralement, j’suis peut­‐être pas mieux que toi. Parce que juste l’idée que tu puisses venir frapper à côté de moi un jour… juste cette idée­‐là fait naître chez moi un désir d’anéantissement. Je veux pas être trop graphique, mais là y’est temps que tu comprennes. Que tu veuilles comprendre, l’écœurement et le dégoût que tu provoques. Tu manques de curiosité et d’intérêt pour l’autre et ce n’est pas équitable.

Si le système de justice fonctionne mal, si t’écoutes pas les campagnes de sensibilisation parce que tu te sens pas concerné, si même le simple gros bon sens fait pas sa job. Quessé que ça te prend pour arrêter? Faut­‐tu revenir à base?

1980, Pierre Blanchette, à peu près 35 ans, bâti, bronzé, pas loin de 220 livres pas un once de gras. Y fait du ski, de la raquette, y lance le poids y saute à perche. Je pense même qu’y trappe. C’est mon prof d’éducation physique au primaire. Lui, Pierre Blanchette quand y’est pu capable de t’endurer parce que tu sautes partout, sa lèvre d’en haut lève juste d’un bord, y’ouvre sa main, y raidit son pouce son index pis son majeur comme une serre d’oiseau de proie qui dépose sur ton épaule. Pis là, toi tu descends… jusqu’à terre. Y’a pas d’autres places tu peux aller. Pis rendu là, pis même en te rendant là, tu comprends que tu peux pas sauter partout. Que Pierre Blanchette y’est écœuré pis c’est pour ça qu’y t’amène sur le plancher parce que là ça fait 11 fois qui te dit de te calmer les nerfs. Fait que là, t’arrêtes. Parce que ça fait mal, oui, mais surtout parce que tu sens l’écœurement de Pierre Blanchette pis toute la vague de rage qui a en­‐dessous pis ça c’est encore plus épeurant pis c’est encore plus freakant que le petit mal d’épaule avec lequel tu vas rester pour le reste de ta journée. T’as peur pis tu te calmes. Pis au prochain cours, tu sautes pu partout. Parce que tu te souviens de tout ce qui avait dans les serres de Pierre Blanchette. Pourtant ça faisait pas si mal mais le message était clair. Old fashion way. Geste reprochable­‐conséquence. La base.

Le gros? Peut­‐être te manque­‐t­‐il un Pierre Blanchette dans ta vie? Quelqu’un pour te faire peur? Faut­‐tu y aller à ta façon? Te faire peur? Te faire écouter Dexter? Si t’es pas capable d’arrêter pour les autres, peut­‐être que tu peux arrêter pour toi. Pour ta propre sécurité.

À l’inverse, ma gang dit qu’on répond pas à un geste violent par un autre geste violent. La spirale de la violence, un moment donné faut que quelqu’un arrête sinon ça pu de fin. Pis quoique mettons au Tibet ça obtienne un succès mitigé, je pense encore une fois qu’ils ont raison. Fait que si je te dis qu’on répondra pas, si je te jure qu’y a personne qu’y va t’agresser sexuellement, tu recevras pas une tape pas une binne en retour de ce que t’as fait, vas­‐tu arrêter à ce moment­‐là?… S.T.P?

Tu sais ce serait quoi un de mes fantasmes si j’étais milliardaire Dude? J’achèterais un immense terrain dans un endroit reculé. Une grosse terre à bois que t’aménages pour que ce soit beau là, avec un plan d’eau naturelle, des sentiers dans le bois pour se promener, des endroits pour méditer. Y’aurait des chambres regroupées en petites unités indépendantes cutes et intimes. Y’aurait un choix de restaurants gratuits, de cuisine variées, avec les chefs qui ont pas gagné à l’émission « les Chefs ». Pis y’aurait un snack­‐bar pour le junk­‐food. Y’aurait des excellents films projetés en plein air dans des conditions optimales. Y’aurait des animaux domestiques pour ceux qui en veulent, pis des animaux sauvages apprivoisés super fins qu’y se promèneraient dans la forêt. Y’aurait du pot pas trop fort à volonté, du bon vin, des espaces bien aménagés pour tous les sports sans exception. Pis tout autour de ça, y’aurait une hostie de grosse clôture de barbelés, haute là… haute…. la plus haute du monde. Ça s’appellerait : « Le centre pour agresseurs sexuels Steve Laplante ». Pis en­‐dedans du centre avec les restaurants pis les animaux apprivoisés, y’aurait toi, le gros. Pis tu resterais là, le plus heureux possible, à écouter des films comme « Sur la route de Madison » ou « My Big fat greek wedding ». Pis pour sortir de là, faudrait que tu passes devant un hostie de gros comité de filles. Plein de filles qui faudrait que tu convaincs que t’es correct pour sortir. Ça c’est si tu voulais sortir parce que j’m’arrangerais tellement que tu sois bien que tu voudrais peut­‐être jamais sortir de là. Mais bon. J’suis travailleur autonome le gros, même après une grosse année, ça arrivera pas.

Tsé, j’ai une blonde. Pis quand elle sort pis qu’a rentre tard, j’ai toujours peur qu’a prenne pas de taxi juste pour sauver 20$, pis qu’a tombe sur toi. Fait que je dors mal.

J’ai deux filles aussi. Bientôt, elles vont sortir, le soir, la nuit. Pis moi je vais être chez nous, pas à me bercer j’ai pas de chaise berçante, mais je vais être là à essayer de dormir. Pis ça va fonctionner moyen, parce que je vas encore penser à toi. Parce que je sais que t’es là que’que part. Que tu veilles. Que tu vis.

Savais­‐tu ça que t’as pu le droit de brûler des pneus? Pu le droit de fumer dans les avions. Tu peux pas texter en conduisant. Tu peux pas verser ton reste de peinture à l’huile dans le lavabo. On est en 2015. Tu l’as pu l’excuse de l’homme des cavernes. C’pas compliqué ce que je te dis. Pas en train de te lire du Heïner Müller. J’te demande de cesser tes activités, maintenant. Avant que tu brises d’autre monde. Avant que quelqu’un se fâche.Ton dégât est trop d’ouvrage à mopper.

Je t’accueille dans ton nouveau monde.

Bienvenue dans notre époque.

J’te remercie de ton attention le gros.